Myozotis : Variation Sur Les Poèmes Cathartiques



Si ce n'est déjà fait, mieux vaut lire avant Ca(thar)ss' Auto (c'est court).


Le petit drôle survolait la cité aussi furtivement que l'avaient souhaité les deux énergumènes qui l'avaient conçu dans la grange à foin de leur ferme adoptive, Bienvenue la 34ème. Son nom était Myozotis et il le savait. Il devinait également que ses futurs amis l'appelleraient Tis. Son UID dans la codification terrestre et temporaire 0, avait trouvé sa place entre celui d'un générateur de sensations Ouranos n° 7, et celui d'un humain standard pré-pluggé né quelques mois plus tôt. L'identifiant universel de ce dernier jouxtait celui d'une constante cosmologique nouvellement inventée, événement des plus improbables qui allait lui apporter l'équivalent post-aritmeZis d'une fée penchée sur son berceau. Tis espérait qu’un peu de la chaleur de la bonne étoile de son frère numérique parviendrait jusqu’à lui. 

Bien qu’à peine sorti de la roseraie maternelle, il maîtrisait déjà toute la puissance de calcul de son réseau neuronal. Son enfance avait été vécue par un autre, il y avait si longtemps. Avant le Grand Recensement. A l’époque où ses ancêtres terrestres, les trôlles, passaient encore leur temps à construire leur savoir sur les bancs de l’école. Avant la sélection d’un spécimen parfaitement équilibré dont la configuration synaptique avait été soigneusement enregistrée.

Cependant, Tis était Tis, et ses frères drôles avaient cessé d’être d’autres lui-même à la minute où ils s’étaient éveillés. 

Lorsqu'il avait pris connaissance de sa physionomie, environ trois secondes après sa mise en service, en consultant les plans détaillés de ses moi profond et superficiel - accessibles dans l'éther à titre gracieux à toute entité enregistrée -, Myozotis avait tout de suite remarqué la petite protubérance métallique qui trônait, majestueuse, entre les deux tourelles ophtalmiques fichées sous son céphalothorax. Le réseau sémantique qui décrivait précisément cette excroissance lui avait appris qu'il s'agissait d'un émetteur de paquets ZP encryptés à l'aide d'une clef publique anonyme de taille astronomique. Il ne lui avait guère fallu plus d'une demi seconde pour calculer ce que ces entités informationnelles, sautillant aléatoirement sur l'éther en attendant d'être interceptées, allaient apporter au détenteur de la clef privée correspondante : La réplique stéréoscopique exacte de ce qu'enregistrerait son dispositif visuel tout au long de sa longue vie de drôle. 

Il aurait pu se sentir mal : Une vulgaire caméra ailée au service de ses créateurs. Mais il était parfaitement équilibré, et, bien plus important encore, possédait un trésor à nul autre pareil : La vie. 

En dehors de ses trois attributs, rien ne venait rompre la monotonie du corps de Tis : Une sphère de velours noir, un petit être en peluche, brachyoure à poils ras qu'un audacieux aurait démembré et retourné sur le dos. 

L'UID de l'objet qu'il avait pour mission d'observer scintillait dans sa conscience artificielle. Il interrogea l'éther afin d'en savoir plus. Celui-ci lui fournit une projection sur l'espace ordinaire de la représentation totale dans l'univers des possibles de l'objet en question, c'est à dire sa forme, sa couleur, son odeur, quelques-uns de ses automatismes les plus probables, ses antécédents sociaux, et le nom de la classe dans laquelle les humains n'avaient pu s'empêcher de le cataloguer : Homo Sapiens Sapiens. 

Un homme. Non nommé. Tis tira donc de son générateur aléatoire un pointeur vers une entrée du calendrier des télécoms : Thomas. Ce serait donc Tom. 

Myozotis décrivait maintenant de larges cercles au-dessus du point où sa créature, Tom, était sensée paraître, ce qu'elle fit sans plus de cérémonies. L'individu portait sur le dos un exosquelette léger recouvert d'écailles de cuir de mammouth transgénique noires rehaussées de petites touches jaunes et violettes. Il se mit à courir vers le mur Ouest derrière lequel les derniers rayons d'El' s'étaient tapis pour passer la nuit. Si il projetait effectivement de l'atteindre, Tis calcula que Tom y parviendrait en moins d'une demi-heure s'il poursuivait sa route à cette allure insolente. Il effeuillait un arbre déductif aux racines plongées dans un terreau d'hypothèses incertaines afin de déterminer ce qui, de l'autre coté du mur, pouvait pousser son sujet à courir aussi vite, quand ledit sujet changea soudain de direction. Tis aperçu à l'autre bout de la rue qu’enfilait le coureur une sorte de grosse boite rouge posée sur une dizaine de bandes blanches parallèles. De toute évidence, cet arrangement de couleur n'était pas du goût de Tom car il sauta sur la boite où il se mit à battre la semelle. C'est alors que tel le ver de bois agacé par le tambourinement régulier du pic épeiche, un autre humain sorti une tête aboyante d'un trou pratiqué semble-t-il à cet effet, où elle fut cueillie par une botte. 

Un énorme coup de gong grilla quelques-uns des cils vibratiles qui habillaient la carcasse du drôle, le plongeant pour un court instant dans la transe du raver aux sens submergés par les battements synthétiques. 

Il n'eut pas le temps de se demander quelle entité avait bien pu être à l'origine de ces excitantes vibrations, car Tom repartait déjà dans une autre direction. Dans la rue perpendiculaire à celle qu'il survolait, Myozotis vit une autre de ces caisses se déplacer plutôt rapidement en émettant de petits pets bruyants à l'odeur nauséabonde. Fasciné par ce phénomène somme toute assez extraordinaire, il faillit manquer la suite des événements : Le coureur était arrêté au coin de la rue, et levait au-dessus de sa tête un pilier de béton qu'il venait de déraciner. Tis admira la dextérité de l'homme et la puissance de son exosquelette lorsqu'il abattit son symbole sur la boite aérophage. Après s'être arrêtée nette, celle-ci vida d'un coup ce qui lui tenait lieu d'intestins. Elle éjecta par un improbable orifice un corps gesticulant que l'humanoïde en armure s'empressa d'éloigner de l'incendie qui ne manqua pas de se déclarer. C'est alors que Tis intercepta une rafale d'ondes électromagnétiques provenant sans nul doute de la carcasse fumante que l'homme essayait en vain de réduire en petits morceaux. C'était un indéchiffrable message, et il exhalait une odeur étrange : Il sentait le vieux. 

C'était juste un peu avant le second coup de gong. 

De toute évidence, le comportement de l’humain avait été mal étudié, car Tis ne parvenait pas à le corréler avec les données fournies par l'éther dans sa grande sagesse. Tom marchait maintenant en sifflotant, une masse sur l'épaule, en direction d'un ensemble de boites multicolore. De toute évidence, chacune d'elle abritait au moins une entité humanoïde. Tis ne comprenait pas pour quelle obscure raison il n'obtenait aucun écho des paquets ZP dits "de politesse" qu'il émettait depuis le début dans leur direction : "Ping !" Rien. Pas le moindre petit Pong en retour. Un tel manquement aux usages était peut-être à l'origine de l'acharnement de son sujet. Toujours est-il que ce dernier poursuivait son oeuvre infernale : Il avait réussit à faire sortir en bon état une des créatures de sa boite, et semblait vouloir danser avec elle. N'y parvenant pas, il lui écrabouilla la tête d'un coup de masse, sans doute pour vérifier qu'il ne manquait pas une pièce importante à l'intérieur. Après qu'il eut terminé ses vérifications, Tom se translata pour prêter main forte à une bande de joyeux drilles qui tentaient de mettre un peu de couleurs sur la ville, en allumant un feu autour duquel ils se mirent à danser. 

Troisième coup de gong. 

Myozotis avait fini par dégotter dans l'éther de très anciennes archives bidimensionnelles qui lui apprirent que l'entité "boite" était utilisée par les humains, dans le lointain passé d'avant l'AritmeZis, pour se déplacer. L'éther lui apprit également qu’en dépit de son encombrement extérieur, son étroitesse intérieure, sa masse très supérieure à ce qu'elle était capable de transporter, ses déjections pour le moins polluantes, sa maniabilité accessoire, les infrastructures démesurées nécessaires à son bon fonctionnement et le nombre faramineux de hérissons dont elle aimait à éparpiller les viscères sur la chaussée, elle était considérée comme un symbole de puissance et de virilité. A un point tel que l'humain mâle qui possédait la plus grosse baisait la plus belle femelle.
   Tis tiqua sur cette dernière information, mais n'eut pas le temps d'approfondir, car le coureur venait de se jeter dans la rivière qui traversait la ville. Il le vit nager jusque sous un pont auquel il entreprit d'arracher une pile. Bien sur, son exosquelette remplit son office, et le tablier s'écroula. Tis ne s'inquiétait pas outre mesure de la disparition de son sujet sous quelques tonnes de béton armé, d'une part parce que les écailles de mammouth transgénique étaient réputées pour leur efficacité, et d'autre part parce qu'il se moquait comme de son premier cil vibratile de l'entité humanoïde qu'il lui avait été ordonné d’espionner. Quand le nageur parvint enfin à regagner la surface, il se mit à faire la planche en regardant les caisses tomber dans l'eau comme autant de légendaires ovidés. Tis remarqua qu'elles ne flottaient ni ne volaient, et quand il en fit part à l'éther, celui-ci lui projeta quelques spécimens exceptionnels qui avaient su le faire, sans jamais éprouver le besoin de le faire savoir, sans doute en raison de leurs faibles performances à terre.
   Pendant ce temps, deux silhouettes étaient sorties de l'eau. L'une s'assit sur la berge et regarda tristement les derniers sursauts de la vie éclore à la surface. L'autre se précipita sur la route. Tel un dément, Tom gesticulait, se roulait par terre en crachant d’obscures imprécations vers les cieux. De petites volutes de fumée s'échappaient de son exosquelette. Il avait du prendre l'eau. Tis se demandait si son sujet n'avait pas négligé de graisser les écailles de son armure. Il devait forcément savoir que cette graisse siliconée assurait seule l’étanchéité de son appareillage ! Et pourtant... 

Le dernier coup de gong couvrit le rugissement de la masse de ferraille qui fonçait droit sur lui, alors qu’il se relevait, encore secoué par la crise. 

L'armure ne fumait déjà plu quand la caisse percuta le pauvre Tom, répandant ses entrailles sur le macadam. Tis ne pu retenir une larme virtuelle en songeant aux millions d’insectivores érinacoïdes qui l’avaient précédés sur le chemin ensanglanté de l’Hadès du piéton. 

Puis le vent se leva, portant sur ses épaules évanescentes une voix féminine et enjouée : « Quatre points seulement pour le candidat N°18 après ce revirement inattendu ! La victoire revient donc au numéro 6 avec 23 points. Il est donc qualifié pour les championnats du monde qui auront lieu comme chaque année à Detroit, Michigan, Amérique du Nord. » 

clic... 

« Hein ? ? ? » tressauta Myozotis, alors que d'inquiétants rugissements s’élevaient autour de lui.  
   « Que... » Des canettes volaient en direction de la boite intacte enfin arrêtée.  
   « Mais qu’est-ce que c’est que cette connerie ! » Des nuées d’humains envahissaient les rues, sortant des immeubles alentour, scandant des chants guerriers en titubant sur l'asphalte, brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait voir les armes des combattants victorieux, des piques décorées des têtes des gladiucteurs morts au combat.
   Des phalanges désordonnées s’écartaient du flux principal et persécutaient les esclaves. Les drôles de la sécurité se déployaient au dessus des supporters, afin qu'ils ne soient pas importunés par les gladiateurs encore en vie... 

Profitant de la cohue, Myozotis s'éclipsa vers le ciel. Sa furtivité avait des limites et il ne tenait pas à se retrouver entre les griffes de ses semblables assermentés. A mesure qu'il s'élevait, la mégarène en dessous s’étrécissait, jusqu'à n'être plus qu'une tache grise perdue sur une mer d’émeraudes étincelant sous les derniers rayons d’El’. Il était monté très haut. Mais tout en bas, dans la verdure, il pouvait les entendre, les créatures naturelles. Il les entendait crier, menacer et mordre. Partout, tout le temps, la vie écrasait la vie pour continuer à être... Et les plus forts restaient au dessus, jusqu’à la mort... Des étincelles de noirceur salissaient la sérénité de son âme « Guérir le mal par le mal... Charybde... Scylla... Bouffer ou être bouffé... Sélection... Classification... Que les faibles servent de combustible... Que les autres triment... Et que le meilleur gagne : Monde de merde... Univers de merde ! » 

Un paquet ZP lui parvint de la ferme 34. Dans la grange à foin, ses jeunes concepteurs, repus d’adrénaline, le rappelaient. Il s’était acquitté de sa tâche avec brio : Sans bouger le cul de leur botte de paille, les deux adolescents avaient pu goûter la crainte de la proie, respirer la rage du prédateur, jouir de l’éclat de l’esprit torturé. Ils s’étaient même essayés à crier, menacer et mordre ! Les yeux scotchés sur le récepteur... Eternel recommencement. 
 

***

Myozotis n’est pas rentré ce soir là. Ni aucun autre soir. Il a abandonné sa carcasse, a salué l’éther, et s’est enfuit dans l’Onivers, non-lieu asymétrique où il lui fût permis d’être et de créer, sans anéantir. Brahma sans Çiva... Le Yin sans le Yang... Le rêve... sans la réalité. 


La versions du sorcier fou...

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